PREPARER LE MONDE D'APRES...

I. Nous sommes tous des traumatisés
 
Difficultés d’organisations dues au confinement, perte d’utilité voire d’identité liée au chômage partiel, suractivité de gestion de crise, sentiment d’isolement ou d’étouffement, perte de repères, tensions et violences domestiques, angoisse quant à l’avenir, maladie, décès de proches … la période nous fait tous vivre, une ou plusieurs situations violentes, susceptibles de générer un vécu traumatique.
 
Nous ne sommes, certes, pas tous impactés de la même façon. Nous ne sommes pas égaux quant à notre capacité à réagir et d’absorber les chocs. Néanmoins, nous sommes tous concernés. Et les entreprises, qu’elles le veuillent ou non, qu’elles en aient les compétences ou pas tout à fait, qu’elles l’aient décidé ou peut-être pas formellement, vont devoir, dans les semaines à venir, accueillir le vécu traumatique de leurs salariés.
 
 
    Première question majeure que ces dernières auront à adresser : comment ne pas nier cette étape, ne pas la sous-estimer, l’aborder en connaissance de cause et suffisamment préparé pour accompagner, apaiser les mémoires, et assurer le mouvement vers le monde d’après ?
 
 Les personnes le plus fragilisées auront besoin d’accompagnements individuels qui sont du ressort de professionnels, coachs ou de psychothérapeutes. Les autres, sans doute et il faut l’espérer, les plus nombreux, gagneraient à bénéficier d’espaces de parole pour raconter, témoigner, se sentir écoutés, reconnus dans leurs maux et souffrances et dans leurs expériences. Les processus narratifs, lorsqu’ils sont conduits en groupe sont de formidables espaces de soutien. Ils contribuent à renforcer les liens et les solidarités et à « soigner » la communauté humaine que constitue chaque entreprise.

II. Nous sommes tous des héros
 
Les grandes différences, vécues par les uns ou les autres, au sein d’une même entreprise, durant la période de confinement, dessinent déjà des partitions et créent le risque ultérieur de fractures. Le sort de chacun durant cet épisode national n’est pas un choix personnel : être obligé de venir travailler, parfois la peur au ventre, pour assurer une continuité de service ou de production, être assigné au chômage partiel du jour au lendemain, être consigné au télétravail, autant de vécus très différents, non choisis et qui doivent être assumés individuellement. Et déjà la question s’entend et se répand : qui sont les héros ?
 
« Travailleurs au charbon » redoublant d’efforts sur le terrain, «Empêchés » réduits au silence d’un coup de parole présidentielle, « Ultra-connectés » planqués et affairés derrière un arsenal technologique … Nous sommes tous des héros.
 
La désunion c’est la séparation, la création de clans et de parties. Une fois ces parties établies, elles s’observent, se comparent, se distinguent et se renforcent. C’est ensuite, inévitablement, l’apparition de la méfiance et finalement la peur ou le rejet de ce qui est différent. Au moment du retour, immanquablement il va y avoir comparaisons des situations, des ressentis d’iniquité, d’injustice, des revendications. En particulier au moment où les questions d’argent vont apparaitre. La prime de solidarité, déjà à l’ordre du jour, pourrait échauffer rapidement les esprits.
 
 La crise passée, les entreprises auront une deuxième question à se poser : dans quel état est notre collectif et comment, maintenant, rassembler plutôt que séparer, valoriser les singularités plutôt que comparer ?
 
Et probablement d’ailleurs ne pourront-elles pas supprimer complètement les comparaisons, les jalousies et les rivalités. Le but sera plutôt de les contenir, d’éviter les fractures pour qu’il n’y ait pas d’éclatement du corps social. Cet exercice périlleux requiert un travail de réflexion et de concertation préalable : quoi faire et comment, que ne pas faire, dire ou ne pas dire. Les « moments de vie » professionnels et personnels traversés, leurs singularités, les émotions, les difficultés et les joies devraient alors pouvoir s’exprimer au sein d’espaces dédiés, sans valorisation institutionnelle. Les uns doivent avoir accès à l’expérience singulière des autres pour entendre et savoir. Il faut apprendre à ne plus juger et se comparer pour accéder au respect et à la compassion, au cœur à cœur », condition essentielle d’une résilience collective.

III. Nous sommes tous des résilients
 
En l’espace de quelques jours ce qui semblait impossible dans bien des domaines s’est réalisé et COVID-19, a déjà à son actif quelques belles prouesses. Ce qui est vrai à l’échelle planétaire ou nationale l’est aussi pour la plupart des entreprises, du moins celles qui ne sont pas totalement à l’arrêt. Nous avons démontré en un temps record notre incroyable capacité d’adaptation, nous avons acquis de nouvelles compétences, appris à faire différemment. Nous nous sommes organisés, nous avons changé nos habitudes, nous nous sommes soutenus, nous avons partagé et innové. Oui, nous sommes tous des résilients.
 
Il est trop tôt pour dresser la liste de tous ces changements, porteurs du monde d’après, qui pour l’heure, s’inventent, se vivent et s’observent. C’est incontestablement pourtant un grand moment de progrès et quelques tendances fortes se dessinent :
      - La pratique massive du télétravail pour lequel existaient encore beaucoup de résistances
      - Une alliance nouvelle entre des dirigeants et des « exécutants », unis dans un même combat
      - De la "proximité à distance" (des échanges riches et quotidiens via les outils numériques) là où régnait avant de "la distance dans la proximité"(des réunions déshumanisées, des open-spaces sans vie)
      - De nouvelles solidarités et un esprit d’équipe revigoré par l’action collective en temps de crise
      - De nouveaux leaderships et la mise en lumière de talents individuels jusqu’alors insoupçonnés
      -...
Impossible de revenir en arrière est déjà une évidence.
 
  Dès lors, dernière question majeure, comment faire de cette expérience et de ces apprentissages au sens large, le point d’appui de la transformation collective et culturelle qui, déjà avant la crise, s’invitait régulièrement dans tous les grands projets de transformation ?
 
Certes, demain il sera d’abord et avant tout question de reprise de l’activité, de chiffre d’affaire à retrouver, de sombres coupes budgétaires. La restauration économique va prendre le pas sur la transformation culturelle. Et pourtant, il est peut-être, une opportunité, celle de faire de la transformation humaine le fer de lance de la reprise… Dans tous les cas, une démarche, éminemment appréciative sur les apprentissages de crise, méritera être conduite pour maintenir ou restaurer une dynamique collective de rebond porteuse de progrès, d’espoirs et d’aspirations.
 
 
 
Véronique HENAFF - Executive Coach